La robe et le silence : de la retenue de l’avocat face à la Tragédie

Dans le sillage du drame de Crans-Montana, qui a laissé derrière lui un désert de cendres et de deuils inconsolables, la figure de l’avocat est centrale. L’avocat n’est plus qu’un simple auxiliaire de justice mais doit demeurer, dans le fracas des catastrophes humaines, le gardien d’une dignité nécessaire. 

Nous avons été sollicités, dès les premières heures, à réitérées reprises et par divers médias pour nous exprimer sur cette affaire, sollicitations que nous avons toutes poliment déclinées, tandis que les plateaux de télévision regorgeaient d’invités venant de tous les horizons. 

A l’Etude, cette situation nous a tous et toutes profondément questionnés et fait réfléchir au rôle de l’avocat dans une telle procédure, quand bien même il conviendra d’admettre que cette définition des devoirs et responsabilités incombant à celui ou celle portant la robe demeure éminemment subjective. 

Dans toute procédure pénale, et particulièrement celle où l’horreur des faits saisit la société entière, nous croyons que l’efficacité de la défense se forge loin de l’immédiateté des projecteurs, pour privilégier le temps de la recherche des preuves et de l’analyse juridique. Pour quelques médias qui s’abreuvent de sensationnalisme sous le voile de l’information, l’invitation de la figure tutélaire de l’avocat et son autorité naturelle donne l’illusion d’un traitement équitable, impartial et indépendant des faits. L’avocat ne doit toutefois jamais servir de faire-valoir d’une vision étriquée d’un certain type de journalisme, mais bien au contraire demeurer son pourfendeur. La complexité, la minutie et la nécessaire lenteur d’une procédure pénale s’accommodent mal avec le diktat de la nouvelle immédiate, live, sensationnelle et “prête à juger” que nous servent certaines formes de journalisme.

Au-delà de l’exposition que notre profession peut parfois engendrer, l’avocat demeure avant tout le serviteur d’une cause qui le dépasse. Il s’agit d’un sacerdoce qui oblige l’homme sous la robe, habit non pas d’apparat mais qui lui permet de se substituer à son client et d’être son porte-voix. Et cette voix-là n’est pas à la recherche de la lumière, mais de la justice. 

A l’Etude, nous sommes convaincus, aujourd’hui plus que jamais, que cette voix, ce doit être celle de la sobriété et de la tempérance. Nous savons qu’il est possible d’adopter et d’exprimer des positions fermes sans nécessairement recourir à la démesure, l’exubérance ou l’irrévérence, et surtout dans les lieux ou le droit se dit. Il est vrai – et nous ne dérogeons pas à la règle – que le narcissisme dicte désormais le tempo d’une époque où le monde se partage entre influenceurs et influencés, où les moindre recoins de nos existences sont mis en scène, sous peine de ne plus exister. Il n’en reste pas moins que la force de l’avocat, en tant que professionnel du droit, repose avant tout sur ses aptitudes à défendre les intérêts de son client dans l’arène judiciaire. La puissance de l’argumentation réside ainsi, selon nous, dans sa précision procédurale plutôt que dans sa répétition dans l’espace public, où les enjeux juridiques complexes risquent d’être simplifiés ou de rester incompris. Les armes de l’avocat sont celles de la procédure et du droit. Ces armes sont puissantes lorsqu’elles sont utilisées à bon escient, mais fort inutiles lorsqu’elles ne sont pas pointées dans la bonne direction, voire autodestructrices lorsqu’elles sont éventées sur la place publique.

Une exposition médiatique prématurée de l’avocat fait courir le risque de masquer la cause qu’il est censé servir, et ce masque-là ne ressemble que rarement à celui que porte le justicier dont les victimes attendent désespérément la venue. 

Pour nous, le rôle de l’avocat est celui d’un pilier qui soulage, soutient et apaise ; celui auquel la recherche de la vérité et de la justice sera confiée afin de permettre à son client de retrouver un semblant de paix. L’avocat ne s’approprie pas la douleur de son client, il fait preuve d’empathie (dans le sens originel de la langue allemande Einfühlung, « se sentir dans ») sans forcément tomber dans la compassion (du latin cum pati, souffrir avec).

C’est de cette manière que l’on peut espérer permettre à la vérité de surgir des décombres. Non par des saillies médiatiques, mais par une analyse méticuleuse des éléments d’un dossier, qu’il appartient aux autorités pénales compétentes d’instruire et aux avocats de leur servir, dans un premier temps à l’abri d’un regard médiatique qui risque polluer les preuves devant encore être administrées.

Dans le dossier de Crans-Montana, la quête de tous les éléments de preuve permettant d’établir les responsabilités est une exigence envers les défunts et blessés ; elle impose une précision d’orfèvre que seul le calme permet d’atteindre. 

Un avocat doit rester insensible à la vindicte populaire et aux cris de la foule, mais plus que cela, il doit s’abstenir de tout ce qui risquerait d’attiser les rancœurs, l’incompréhension et la haine qui peut en découler. Parce que ce n’est ni dans le tumulte médiatique ni dans la fureur que la justice peut se rendre sereinement. Alors, si l’avocat se doit de comprendre la douleur exprimée par la société, il se doit parfois aussi d’y résister, voire de l’ignorer pour l’apaiser, pour permettre à la justice de faire son travail, pour que l’institution ait une infime chance de devenir la vertu qu’elle est supposée incarner. 

La parole médiatique, cependant, est parfois nécessaire. Qu’elle vise à alerter la société d’une application arbitraire du droit, d’une injustice ou d’une forme de partialité vis-à-vis d’une partie. Il appartient à l’avocat de savoir reconnaître l’instant où la défense de sa cause exige une parole publique. Dans la présente procédure, nous nous sommes posé la question de la pertinence d’une prise de parole aux prémices d’un dossier hors-normes dont l’instruction sera, sans nul doute, longue, douloureuse, compliquée et particulièrement technique. Et à ce stade de la procédure, nous avons unanimement écarté cette option. Par respect pour les victimes et pour la sérénité dont la Justice à besoin pour faire son travail.

Ici, discrétion n’est pas mutisme et sobriété n’est pas lâcheté. Au contraire, l’avocat œuvre souvent dans l’ombre et fourbit silencieusement sa stratégie avant de faire jaillir, au stade de la procédure le plus opportun, ses arguments qu’il espère alors imparables. Silence est en revanche trahison lorsqu’il se traduit par une compromission avec l’autorité insoucieuse des droits fondamentaux des parties. Tel n’est pas le cas en l’espèce.

En choisissant la retenue, l’avocat protège l’intégrité de l’enquête ainsi que la douleur des victimes. En privilégiant les armes de procédure, l’avocat permet à la justice d’emprunter le bon chemin, celui de la quête des preuves, qui sont essentielles mais fort fragiles. De cette manière, l’avocat rappelle que la justice est une œuvre de patience, de respect et, par-dessus tout, d’abnégation